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Index des articles > Piret-Magazine n°99 > Angèle Campion - La saveur de l’esprit wallon

Angèle Campion - La saveur de l’esprit wallon
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Angèle Campion

La saveur de l’esprit wallon

 

Notre voisine, Angèle Campion (1), était une wallonne tricotée pure laine ! Elle avait des expressions qui nous faisaient rire ou sourire, tellement elles étaient expressives et savoureuses. Quelques unes méritent d’être sauvées de l’oubli, car elles témoignent de l’esprit wallon.  

Angèle Campion-Goossens et son fils
Angèle Campion-Goossens et son fils

On l’appelait « Angèle du petit Louis », elle était la fille de Louis Campion, née à Obaix le 5 janvier 1901. Son petit fils Gilbert Goossens était encore identifié en remontant les trois générations comme « èl gamin du fils d’Angèle du P’tit Louis ». Elle était encore jeune quand elle a perdu sa maman, et elle a eu une enfance laborieuse et méritante, comme toute sa vie d’ailleurs.

Elle venait tous les jours à la « Cinse Meurs » sans « ramponer (2) à l’uche », sans frapper à la porte. Elle y venait pour peler les patates et les légumes ou pour faire la vaisselle du déjeuner, mais elle venait surtout pour sa distraction ; elle déclarait : « I ya doula ène dijène dè rossignols, y tchantent’ne tertous yè i sont tertous au pu bias », « Il y a là une dizaine de rossignols, ils chantent tous et ils sont tous tellement beaux », et elle ajoutait à l’adresse de l’un ou l’autre : « èle feume qui vos-z-âra, èle ara bî dèle tchance. », « La femme vous épousera aura bien de la chance ». Et un jour, elle osa : « si d’javoûs vingt ans d’mwinse, djè dè prind yun, n’impourte èl quél, èl preumî què d’troufe, èyè d’jè l’sèrre bî four djusqu’à-c’qui dise waye ! », « si j’avais 20 ans de moins, j’en prends un, n’importe lequel, le premier qui se trouve, et je le serre bien fort jusqu’à ce qu’il dise ‘oui’ ». Et geste à l’appui, elle attrape l’un de nous et lui inflige sans lui demander son consentement « in sètche bètche », « un baiser qui claque », avec son haleine de croqueuse d’ail, en frottant ses joues mal rasées, avant de se faire rabrouer à jurons indignés.

Et elle s’installait à table sur le banc, prenait une jatte de café, l’entourait de ses nombreuses pilules, s’attribuait une grande tranche de pain cuit à la ferme, la beurrait de beure bien jaune et commençait à y mordre. Un matin où elle était impatiente de placer son mot, elle coupa mon oncle dans ses explications : « è asteûr, mononc Paul taijî vous, c’e-s-t-à m’tour ». Ce qui lui valut un index indiquant la porte accompagné d’une voix impérieuse : « èrtournèz ran’mint dins vos cassine ! », « retournez tout de suite à votre maison ». Ce qu’elle fit tête basse, mais ne l’empêcha pas de revenir une demi-heure plus tard.

Il pleuvait à drache, mais ça non plus ça ne pouvait pas l’arrêter. Je l’entend encore dire : « I pieù à tètes dè trouye » : les gouttes de pluie rebondissaient formant sur la surface ruisselante  comme des tétines sur le ventre d’une truie.

Un jour qu’elle s’exprimait de travers, je ne sais plus qui l’a reprise, peut-être bien encore une fois l’oncle Paul : « c’est pas comme ça qu’on dit ». Cela lui a valu en retour : « Si vos z’astéz aussi r’lètchau què vos z’astéz r’perdau, i n’a pu in brin d’sus l’tchèmin ! », « si vous êtes aussi relécheur que vous n’êtes repreneur (3), il n’y a plus une merde sur le chemin ! »

Elle avait toutes les audaces, et on pouvait lui confier la vente de billets de tombola, elle insistait, personne ne pouvait lui résister. Un jour, tenant tête à une dame du bout du village, je ne sais plus à quel sujet, je l’entends encore dire, argument ad hominem et qui cloue le bec : « d’alieur, vo-z-avez des pwèyes dins vos nèz comme des scorions d’botines » : « d’ailleurs, vous avez des poils dans le nez pareils à des lacets de bottines ! ». L’autre a détalé sans demander son reste : avec une telle infirmité, il est en effet impossible d’avoir raison !

Exprimant son opinion concernant une personne qui rêvait à des choses impossibles, elle disait : « pour mi, èle a ène pate dins s’front ! », « pour moi, elle a une patte dans sa tête ». Pragmatique, elle déclarait qu’on pouvait mentir « pour épargner la vérité » : « Minti pou spârgnî l’véritè, c’n’èst nî minti ! »

A un de mes frères qui allait se marier, elle expliquait : « Yè vous, quand vos s’réz mariè, vos s’rez comme tout les ôtes, vos s’rez dins l’coqmwâr yè vos rwétréz pa l’buzète », à savoir : « et vous, quand vous serez marié, vous serez comme tous les autres, vous serez dans la cafetière et vous regarderez par la buse », façon de dire qu’il ne faudra plus loucher ailleurs (4) ... Moins cynique, mais matérialiste à souhait, elle affirmait aussi que : « Quand on s’mariye, i n’faut nî qu’lès coutchas s’batent-ne avu les soris dans les tirwârs ! », « quand on se marie, il ne faut pas que les couteaux se battent avec les souris dans les tiroirs » : il faut avoir de quoi garnir son assiette, gagner de l’argent !

C’est elle qui m’a appris que le bouquet que l’on mettait « al coupète dèle dérenne tchèréye » à la moisson (5), s’appelait l’ « oupia » (6), et qu’un buisson rabougri « astout in buchon raskèrpi ». Et celui qui avait les joues avivée par l’air froid «astout roudje comme in colau », « rouge comme un coquelicot ».

La vie a été dure avec elle, mais elle avait la vie dure, bien accrochée. Sur la fin, elle constatait, l’expression est pudique : « Asteûr, mè vla d’sus l’tchèmin du monde qui croke », « maintenant, me voilà sur le chemin du monde qui croque ». Certains commentaient qu’il faudrait de toute façon « in coup d’martia pou l’fé s’in daler », « un coup de marteau pour qu’elle s’en aille », et ils n’avaient pas tort : elle a résisté encore bien des années, et elle est morte d’une mauvaise chute pour avoir glissé sur le verglas en traversant imprudemment la rue, sa tête a cogné sur la bordure. Elle avait survécu quarante ans après avoir vaincu deux cancers.

Jean-François Meurs

 

Notes :

  1. Angèle Campion, née à Obaix le 5 janvier 1901, fille de Louis Campion. Epouse de François Goossens, né à Overmeire le 16 novembre 1900 ; dont Jean Goossens, né à Obaix le 2 juillet 1930, époux de Josiane Meurée, née à Pont-à-Celles le 23 novembre 1934. Jean avait développé à Obaix un garage, représentant les firmes Skoda, puis Toyota.
  2. Le mot « ramponner » est à ajouter dans le dictionnaire Aclot de Joseph Coppens ou dans le dictionnaire du Wallon du Centre de Deprêtre et Nopère !
  3. « r’perdau », celui qui reprend dans le sens de corriger une erreur d’expression.
  4. Le mariage comme une prison.
  5. On cueillait des branches pour faire un bouquet que l’on portait en triomphe sur la dernière charrée pour signifier la fin de la moisson.
  6. Oupia, oupète, même racine que le français houppe.
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