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Index des articles > Piret-Magazine n°107-108 > 1940, La famille Piret - Le grand chambardement

1940, La famille Piret - Le grand chambardement
Version pour impression !

1940, le grand chambardement : on était fous !

Après bien des hésitation, et pressés par les autorités militaires, la famille Piret quittera la ferme de Dinant à Baulers pour se perdre dans la caravane de l’exode. Mais auparavant, il y aura eu le départ des garçons vers la France.

Famille Piret, de la ferme de Dinant à Baulers

Famille Plasman, de la ferme du Vert-Coucou à Lillois

Familles Tamigneaux, de Nivelles et Boussu (1)

Les récits ont été recueillis en 1990 (c’était le 50ème anniversaire des évènements de 1940) par Michelle Plasman et Jean-François Meurs, lors d’une réunion « des matantes » Piret.

Premières émotions

Vendredi 10 mai. Vers 5 heures du matin, alerté par la vibration des vitres et un vrombissement tout à fait inusité, Papa Adolphe Piret se lève précipitamment et sort « en pagna volant » (2) sur la route, au grand amusement des maraîchers qui vont s’installer au marché de Braine-l’Alleud. Ils rigolent de lui. Il nous (3) crie : « Maintenant, c’est la guerre ! » Les bombardiers à croix noires pilonnent le terrain d’aviation de Nivelles, qui est là, devant la ferme Piret, à 3 km environ à vol d’oiseau. Pour la famille Piret, c’est la première frayeur. Il y en aura d’autres. Le fracas de l’attaque est épouvantable. Colette, dans son affolement, trébuche sur le pot de chambre et le renverse. Son souvenir dégoûté est encore très vif.

Samedi 11 mai. Nous sommes à la veille de la Pentecôte. Les parents Piret sont descendus au marché de Nivelles. Vers 11-12 heures, trois bombes tombent tout près de la ferme de Dinant. La première dans la prairie le long de la route allant vers Lillois ; la seconde creuse un énorme trou près du chemin d’Ophain (4) ; la troisième tombe sur le chemin de fer.

Dimanche 12 mai. Les chasseurs ardennais ont encaissé le premier choc ; le front de Liège est enfoncé, mais à Baulers, pour le moment, on ignore ces nouvelles. Des avions survolent la ferme, des soldats belges qui passaient par là se cachent sous les pommiers, tandis que les filles Piret vont regarder les avions ! « Les soldats criaient de nous cacher. Nous n’avions pas conscience du danger, mais eux avaient déjà été mitraillés, et ils avaient peur ! »

Le départ des garçons

Lundi 13 mai. Le CRAB, Centre de Recrutement de l’Armée Belge, a donné l’ordre à tous les hommes de 16 à 35 ans de se rassembler pour être évacués vers la France. Le rendez-vous est prévu pour le lendemain, place Saint-Paul à Nivelles, vers 6 heures du matin. Alfred, Pierre, Jules Paesmans (5) et Léon Maillet sont concernés. On prépare leurs bagages.

Dans l’après-midi, des réfugiés arrivent par le « chemin Thomas », passant devant la ferme de Bon Air (6). Ils viennent de Thorembais et de la région de Gembloux où la résistance des armées s’organise sur la « ligne K-W ». Ce sont les soldats français et sénégalais qui leur ont dit de partir. Ils demandent à manger et à boire. C’est démoralisant. « L’ennemi vient du ciel », disent les fuyards…

A Lillois, Ernest Plasman va voir passer la colonne française « au coin de Castiaux » (7), à l’angle de la chaussée de Bruxelles et de la route d’Ophain-Bois-Seigneur. Il crie : « Vive l’armée française ». Un officier lui répond : « Pauvre poire » et cela lui laisse une bien mauvaise impression.

L’armée française presse tout le monde de partir et s’organise pour faire évacuer. Puis, les soldats pillent les maisons et les caves !

Mardi 14 mai, Alfred, Pierre, Jules et Léon Maillet sont prêts dès l’aube à la Place Saint-Paul. Ils ont emporté un pain gros comme une roue de brouette et du jambon. Heureusement, car c’est ce qui leur permettra de tenir le coup durant les huit jours de voyage. On les dirige vers la gare du Nord où ils embarquent dans le train vers 10h30. Mais le convoi ne partira qu’à 12h15, pour Roulers.

On frémit à la pensée du massacre qui eut pu se produire si ce train, où des milliers de jeunes gens ont pris place, était parti avec 20 ou 30 minutes de retard supplémentaire, car vers 13h15, sans que soit donnée l’alerte, les premiers avions allemands apparaissent. Les bombardiers lâchent des bombes incendiaires avec les bombes explosives.

Le bombardement de Nivelles

Au moment du bombardement, l’Oncle Edgard Hanne, Tante Maria Tamigneaux et Jacques sont au magasin. Ils veulent chercher refuge dans la cave, mais lorsqu’ils sont sous la verrière, l’appartement est déjà complètement en feu, ils sont bloqués sous la verrière. Les fers se tordent sous l’effet de la chaleur, ils se couchent, la verrière éclate, blessant Tante Maria dans le dos. Il est impossible d’aller à l’appartement, à l’étage, pour aller chercher quoi que ce soit. L’oncle et la tante vont chercher du secours chez Firmin Tamigneaux qui habite non loin de là, rue des Frères Grislein. Jacques va chercher un « pousse-cul » au poste de secours, car il y a des blessés et même des morts. Il fait le va-et-vient jusqu’à l’hôpital pour transporter les blessés. Quand il a fini, il ira encore dans les greniers, rue de Namur et rue Saint-Gertrude où, avec une pelle, il ramasse les bombes incendiaires et les jette dehors : les gens n’osaient pas le faire. Il a ainsi sûrement empêché des maisons de flamber.

Tante Maria, choquée, en fera une pleurésie sèche. Ils avaient absolument tout perdu. Au retour de l’exode, Julia Tamigneaux prendra tout le trousseau de Marie-Madeleine dont on préparait le mariage en août, et le donnera à sa sœur. Plus tard, le 28 ou le 29 mai, Odile, Marie-Louise et Marie-Madeleine iront à vélo jusqu’à Bruxelles, rue Haute et rue Blaes, pour reconstituer ce qu’elles pourront du trousseau - les choses commençaient déjà à manquer – pour que Marie-Madeleine puisse s’installer à Fleurus en août. Tante Laure Tamigneaux, de Boussu, a donné à Tante Maria 4.000 francs ! Quand on sait que le kilo de beurre en coûtait 18 !

La collégiale brûle. Grand-père Ferdinand Tamigneaux avait aménagé une cache murée sous le jubé, déjà en 14, pour y déposer le trésor en sécurité. Mais on a tardé à agir, parce que c’était dimanche, puis lundi de Pentecôte. D’ailleurs, on n’avait jamais cru au pire ! On n’imaginait pas que l’avance allemande serait aussi rapide, ni que le danger viendrait des avions ; bref, on pensait encore comme en 14 ! Au moment du bombardement, on n’a pas eu le temps d’abriter tout le trésor et de reboucher le trou. Une partie a été transportée à l’église Saint Nicolas qui a brûlé le lendemain, et presque tout a fondu.

Premier exode, les nivellois

L’oncle Firmin décide de partir, en voiture. Il prend avec lui sa sœur, Tante Maria. L’Oncle Edgard et Jacques partent plus tard, à vélo : rendez-vous à Boussu chez Tante Laure et l’oncle Joseph Tamigniau. Ils n’ont pas de carte d’identité. Du coup, ils s’arrêtent chez le bourgmestre d’Arquennes, qui les connaît et qui leur fait un simple papier : « Le porteur de ce papier est Edgard Hanne », idem pour Jacques, rien de plus, et il signe.

Mariette Tamigneaux est partie dès le matin en train, confiant ses bagages à son père, Firmin. Ils se sont donnés rendez-vous quelque part en France. Mais jamais ils ne se retrouveront, et Mariette s’est trouvée manquant de tout. Elle est revenue longtemps après Firmin.

Mercredi 15 mai. Au matin, Adolphe Piret va à Nivelles, constater les dégâts et prendre des nouvelles de la famille. Il y va seul, les filles ont peur d’y aller. Suite au bombardement, il n’y a plus d’électricité, et cela durera plusieurs semaines. Notamment, la pompe qu’on appelait « le Dragor » - c’était sa marque – ne fonctionne plus. Il faut manœuvrer la roue à la main. Le principe est celui de la noria : une courroie avec des godets qui plonge dans le puits, ramène l’eau qui se déverse dans l’abreuvoir des chevaux. Cette pompe se trouvait dans la petite ruelle qui conduisait à la prairie derrière la ferme (8). C’était cette eau là que l’on buvait : on faisait provision chaque matin pour toute la journée, dans des cruches, tout près de la maison.

Beaucoup de gens sont déjà partis, et la panique gagne peu à peu tout le monde. Ernest Plasman est déjà venu à la ferme Piret pour se concerter sur l’attitude à prendre. Des soldats français sont arrivés, et par eux, on est informés de la situation : on sait que les Allemands sont tout près, et que la chaussée sera un axe de passage pour les armées. La ferme se trouvera au milieu des affrontements. Les officiers prennent leur repas dans la maison et passent une partie de la soirée. Les « pious-pious » s’arrangent dans les étables.

On décide de s’organiser pour un éventuel départ. Il n’y a plus de pain : c’est Papa Piret qui a pris son vélo et qui a trouvé de la levure à Nivelles, en entrant dans une maison abandonnée. Il n’a rien pris d’autre.

La famille a dormi dans la cuisine, tous ensemble. Les avions qui passaient tenaient éveillés, tous sont restés longtemps sans dormir. Une voisine qui était venue se réfugier à la ferme voulait descendre à la cave. Marie-Louise refusait : « Non, on ne va pas à la cave ! ». Elle avait horreur de ça ! Et personne, finalement, n’est descendu.

Deuxième exode, ceux de Baulers et de Lillois

Jeudi 16 mai. Les soldats français creusent des tranchées derrière la haie du jardin, qui se trouve de l’autre côté de la route, avec le bâtiment qui servait autrefois de relais pour les charretiers, juste en face de la maison (9). Des soldats anglais en pleine déroute longent les haies du chemin en direction de la ferme de Bon Air, chez Thomas. Adolphe Piret est décidé. Il part à vélo jusqu’à La Loge, la ferme de son enfance. Son idée est d’y abriter la famille, le temps du passage des soldats allemands. Mais il n’y a plus personne, Max Druet et sa femme, Marie Van den Abele, étaient des connaissances, originaires comme les Piret des environs de Monstreux et Bornival. Il ne veut pas occuper la ferme sans le consentement des gens. Tant pis, il décide : « Nous partons pour Boussu, chez l’oncle Joseph Tamigniau et la tante Laure ! »

Entretemps, Joseph Plasman, mobilisé à Namur, arrive chez lui à vélo, après bien des péripéties. Il y trouve un char préparé. Son papa, Ernest, est perplexe, il hésite. Mais Célina et les filles de Baulers veulent partir. Joseph dit son avis : il approuve le départ. Il vient de traverser une ligne de Sénégalais complètement saouls qui se conduisent comme des sauvages … Le char part jusqu’à Baulers. Joseph rassure Célina et la convainc qu’ils se retrouveront en France, elle et la petite Michelle, qui n’a pas encore deux mois (10). Mais il ne veut pas être porté déserteur et part rejoindre son unité qui se replie sur l’Escaut. Julia Tamigneaux lui donne une médaille de la Sainte Vierge, qu’il a toujours gardée : « La Vierge et moi, on est complices ! », dira-t-il plus tard. Les adieux se font en dessous du tilleul qui marque le coin de la chaussée de Bruxelles et du chemin de Bon Air, à côté de la ferme.

On a cuit les pains dans l’après-midi, et on les embarque tout chauds sur un char où on a entassé des provisions, de la farine, etc. ainsi que des matelas, des vêtements. Avant de partir, on ouvre les barrières des prairies pour laisser les animaux en liberté.

Maman, Julia Tamigneaux, a pris place dans le buggy tiré par la jument Névrose, avec Célina qui porte Michelle dans ses bras. Marie-Louise et Marie-Madeleine suivent à vélo, chargées de surveiller le cheval. Papa, Adolphe Piret, conduit le char sur lequel se trouvent Colette, Odile et Ferdinand. Le char de Lillois suit, avec Ernest Plasman, son épouse Martha, et les parents de celle-ci, Louis Dascotte et Antoinette Denis.

On approche du Laid-Patard. On a à peine traversé la chaussée de Hal pour prendre le chemin en face, que des Stukas survolent et suivent la route. Des bombes tombent, à un ou deux kilomètres seulement. On se colle aux haies pour se cacher. Les chevaux renâclent et tremblent de peur. Névrose s’arrête et refuse de continuer ; alors, Marie-Louise et Marie-Madeleine pèsent sur les roues du buggy, avec Colette, pour que la voiture pousse au cul de la jument et la force à avancer.

Le chariot Plasman est tiré par une vieille jument d’afilèt (11) et deux jeunes pouliches qui n’ont jamais été attelées. L’une d’elles attrape une fourbure et on la relâche dans le pré de la ferme Durant. On ne la retrouvera jamais.

Le moral est au plus bas et on regrette déjà d’être partis. Papa Piret revient à son idée : attendre ici que la tourmente soit passée et occuper la ferme Durant. Mais elle est vide de ses occupants et, une fois de plus, il a des scrupules de s’installer sans autorisation. On repart.

Névrose a opté pour un autre chemin. Est-ce le chemin dénommé familièrement « Flacon » ? Le souvenir reste imprécis dans les mémoires des témoins. C’est une jument capricieuse et difficile à conduire. Déjà auparavant, quand on allait au marché à Nivelles, elle refusait de passer devant la ferme chez Blockeels, le long de la chaussée de Bruxelles : elle reculait vers le fossé. Lorsqu’on allait chez le maréchal-ferrant, il fallait lui tordre l’oreille avec une moraille (12), car elle refusait de se laisser ferrer et s’asseyait sur le travail. Papa envoie Marie-Louise à vélo pour les rattraper et les remettre sur le bon chemin. Il faut dételer la jument, soulever les roues du buggy pour le faire pivoter et tourner, réatteler.

Au Bon Dieu qui croque, on est de nouveau séparés. Odile pense que le char est descendu plutôt vers Monstreux, sans doute par le chemin d’Orival. D’autres pensent qu’on a erré dans des chemins de campagne. On se retrouve au Croiseau, sur la chaussée de Braine-le-Comte, et on descend vers Ronquières. Odile se souvient qu’elle était chargée du frein : dur dur ! Grosse responsabilité, surtout dans les descentes et les montées du Bois de la Houssière. Colette est là aussi, mais dans l’aventure, son souvenir s’estompe ; Ferdinand aussi, effrayé, qui s’est creusé un trou à l’avant du char et se rend invisible.

La nuit est tombée. L’armée venant de Gembloux et Wavre descend la route en traînant les pieds. Les soldats épuisés s’accrochent au chariot et s’endorment en marchant. Il y en a qui se couchent sur les chars et sur les pains encore chauds, qu’ils aplatissent, réduisant la croûte en chapelure. Odile leur fait raconter ce qui se passe, ce qu’ils ont vu. Mais les officiers viennent rappeler les soldats à l’ordre.

Nous avons mal aux tripes, car on entend dire que le pont d’Arquennes doit sauter. Les troupes allemandes sont là, tout proches. On plonge par le petit chemin qui passe par « Mon Idée » et qui grimpe par « Le Long Jour » (13). Les crêtes sont illuminées sans arrêt. Les soldats français font un tir de barrage. Les obus éclatent au-dessus de Braine-le-Comte. On avance, on traverse la ville et on prend la direction de Soignies. Les balles sifflent autour de nous. On entend les impacts lorsque les vitres sont brisées. Les gens disent qu’il faut s’arrêter. On avance, on avance ! Nous n’étions plus en état de décider le contraire !

A Soignies, la gare brûle. Les chevaux rechignent pour passer. Et puis, ils partent au galop. Julia Tamigneaux épuisée, s’endort, Névrose court vers le fossé. Marie-Louise la rattrape par la bride in extrémis. Il faut dételer une fois de plus et tourner le buggy à la main.

La route de Mons est plus calme. Les troupes françaises marchent sur la gauche. Le flot des réfugiés est sur la droite et se fait interpeler quand il ne respecte pas la limite de la moitié de la route ou quand une cigarette rougeoie. Papa, qui ne fumait jamais, a allumé une cigarette qu’il cache dans sa main. Un Français le gifle.

Vendredi 17 mai. Il fait jour. Julia Tamigneaux décide de partir en avant avec le buggy, car les chars sont plus lents. A Mons, Névrose tremble de tous ses membres et refuse de monter une rue. Marie-Louise se rend compte que la jument est partie sans son poulain, né peu de temps avant le départ – ce poulain aura disparu au retour -. Il faut la traire. Elle y court. Des avions survolent, on entend quelques balles qui frappent les pavés. Les gens crient : « Ne restez pas là ! » Mais il faut bien, car maman et Célina avec Michelle sont immobilisés. Le lait gicle sur les pavés. Névrose se laisse faire, puis veut bien repartir.

La gare de Saint-Ghislain a été bombardée, impossible de passer par la route qu’on connaît. Il faut faire un détour, et finalement, maman trouve un chemin, et ils arrivent à Boussu, chez l’oncle Joseph Tamigniau et la tante Laure, avec une heure et demie d’avance sur les chars. Quand ceux-ci arrivent, il est onze heures du matin.

A la ferme du « Beau château »

Tout le monde est ému, pleure, s’encourage, raconte. La grosse cuisson de pain est bienvenue, car la maison de l’oncle Joseph est pleine de réfugiés. Il y a là, sur la rive droite de la Haine, l’Oncle Edgard avec tante Maria et Jacques Hanne. Les familles Gobert-Tamigniau d’Arquennes, à savoir une douzaine de personnes. Les familles Piret et Plasman viennent s’ajouter. Paule Piret et Joseph Thomas, de la ferme de Bon Air, sont déjà repartis avec leurs enfants. L’oncle Firmin et son épouse ont aussi poursuivi leur route.

L’oncle Joseph Tamigniau maîtrise tout son monde et a le sens de l’organisation. On prie le bénédicité, on partage ce qu’il y a. Puis, on installe les paillasses dans une grande pièce où tout le monde dort ensemble, après la prière du soir.

Samedi 18 mai. Louis Dascotte, grand humoriste devant l’éternel, déclare le matin à son épouse, chatouilleuse sur le sujet : « Djè n’ai jamé doûrmi avè austant d’coumères ! » (14). Il avait 80 ans ! … Il ne faut jamais désespérer !

Jacques Hanne part avec Ferdinand Tamigniau, fils aîné de l’oncle Joseph, pour Dunkerque, avec des vélos.

Un pauvre vieillard abandonné par les siens croupissait dans la crasse, à Boussu. L’oncle Joseph, toujours attentif à la charité, s’en est aperçu et envoie les filles le laver. Elles se souviennent encore, les vers couraient sur lui. L’horreur !

Comment vit-on tout cela ? Chacun comme il peut s’arrange avec son angoisse. Tous disent aujourd’hui : « On était fous ! » La journée est un brouhaha. On parlait beaucoup, on répétait ce qu’on avait vécu. L’oncle Joseph s’occupait de tous. Il emmenait les petits groupes à la chapelle tout près de là où on ânonnait des chapelets. Quand on en avait assez, il revenait et repartait avec d’autres. Il avait le moral.

Le soir, Colette, Marie-Louise, Odile et Marie-Madeleine ont changé de maison et dorment un peu plus loin.

Dimanche 19 mai. On va prier dans la petite chapelle. Il n’y aura pas de messe ce jour-là et probablement dans bien d’autres paroisses aussi, les curés sont partis comme les autres. L’oncle Joseph prêche. Ferdinand trouve que c’est bien mieux que le curé. En fait, il commente les dizaines de chapelets, s’adaptant à la situation.

Le retour

L’oncle va aussi jusqu’à Mons à vélo pour connaître les nouvelles. Les Allemands sont passés et on ne les a pas vus dans ce coin retiré, à l’écart de Boussu. Cela ne sert plus à rien de fuir encore. Les décisions sont prises : tant pis ou tant mieux, on rentre qui à Baulers, qui à Lillois, qui à Nivelles.

Lundi 20 mai. On choisit pour le retour des petites routes, plus calmes, moins encombrées. L’oncle Edgard connaît bien ce coin de campagne : il a été représentant de commerce autrefois pour la Maison Hecq de Nivelles. Au début, les chars et le buggy restent ensemble. Masnuy-St-Jean, Masnuy-St-Pierre : pour tout repas, une demi tranche de pain et un œuf dur !

Neufville, Naast, Ecaussinnes, Feluy. Le buggy a pris de l’avance depuis longtemps, et les chars font halte à la ferme Estienne où Adolphe Piret se fait connaître comme l’époux de Julia Tamigneaux. On y est très bien reçus pour la nuit. Odile se souvient avoir déjeuné le lendemain matin avec des brioches, dans de fines tasses en porcelaine.

Arquennes. Il faut traverser le canal, mais le pont a sauté. Le buggy longe la rive et trouve un pont de fortune jeté sur le canal par les Allemands : des rondins couverts de tôles mal assemblées, qui bougent. Les sabots du cheval sur le fer font un bruit de tonnerre. Névrose s’effraie, se cabre, se dresse sur ses pattes arrières. On dételle, et c’est Marie-Madeleine qui la prend par la bride pour la faire traverser : Marie-Louise se demande encore comment elle a osé, et comment elle a réussi. C’est elle que Papa Piret appelait lorsqu’il fallait débourrer les poulains. Névrose a passé le pont dressée sur ses pattes de derrière, et ses sabots sur les plaques faisaient des étincelles.

Il faut ensuite faire passer le buggy : le pont est si étroit, - il y a à peine 3 centimètres de chaque côté des roues -, qu’une fausse manœuvre, et c’est la catastrophe. Tous s’y mettent pour porter le buggy : Oncle Edgard, Marie-Madeleine, Marie-Louise, Célina, Ferdinand – qui est cette fois à vélo. Julia a pris Michelle dans ses bras.

On approche de Nivelles. Le spectacle du désastre est navrant. La nuit est tombée et tout est obscur. Il faut descendre par le tienne de l’hospice (15). Les freins sont faits, Névrose descend les gros pavés, mais avec le poids de la charrette, elle glisse des quatre fers. Des étincelles comme du feu jaillissent de ses sabots. C’est le couvre-feu … et c’est le moment que choisissent des motos allemandes pour monter la rue, tout cela dans l’obscurité qui rend les choses encore plus impressionnantes. Nous étions là, en difficulté, au milieu des Allemands. Grosse émotion ! Il y a encore aujourd’hui, en le racontant, des nœuds dans les gorges, en repensant à cette première rencontre dramatique avec l’ennemi !

L’oncle Edgard va chez Firmin, qui est absent. Mais la porte a été défoncée. Tout a été fouillé et jeté par terre. On marche sur les papiers, sur le linge … C’est là que l’oncle va loger. Quand Firmin rentrera, il ira ensuite un certain temps chez Mariette, qui n’est pas encore revenue. Puis, il aménagera la grande remise au fond de la propriété, rue de la tranquillité.

L’arrivée à la ferme

Enfin, voici la ferme de Dinant … C’est l’effroi devant la catastrophe. Un premier bilan rapide : il n’y a plus de toit, la ferme est enfoncée de 8 centimètres dans le sol, tous les carreaux sont brisés et, tristement, le voile de mariée de Marie-Madeleine flotte à une fenêtre. Sur le côté de la maison, à l’emplacement du jardin actuel, il y a trois cadavres de chevaux gonflés puant horriblement. La maison est remplie de paille, de cendres, de détritus. C’est inhabitable. Que faire devant le désastre ?

Jules Paesmans père leur offre l’hospitalité en bas du chemin de Dinant. On trait quelques vaches pour avoir du lait, mais comme elles n’ont plus été traites depuis plusieurs jours, il est mauvais et suri. C’est pourtant avec cela qu’on cuira le gruau, qui brûle au fond de la casserole ! On fait la grimace, mais on mange. Car, enfin ! On est arrivées … !

Mardi 21 mai. Papa Piret, Ernest Plasman et les chars arrivent en vue de la ferme. En voyant l’état dans lequel elle se trouve, Papa pleure. Pour le consoler, Ernest lui offrira un cochon gras et enverra son ouvrier, Victor, pour aider à dégager.

On détaille les dégâts : les pièces du rez-de-chaussée sont pleines de déchets et de saletés, de plumes et coquilles d’œufs. Les greniers sont remplis de terre et de morceaux du toit. Trois bombes ont explosé autour : dans le champ en face, sur la route, et dans la prairie sur le côté de la mare. En face de la maison, une cuisine ambulante allemande a été soufflée à plus de 40 mètres de la route. Dans le champ d’escourgeon, en face, il y a une tombe allemande. Et pendant quelques temps, par la suite, les chiens errants ramassaient des paquets de vêtements qui contenaient encore des lambeaux de chair humaine. Papa en a supprimé une douzaine.

Les jours et les semaines qui suivent

Pendant plusieurs semaines, les Piret ont été hébergés chez Jules Paesmans.

Les filles ont mis plus de quinze jours à descendre, à la pelle, au seau, dans des mannes, sur leur dos, plus d’une tonne de terre et les morceaux du toit, qu’on chargeait dans un tombereau. Puis, à nettoyer et remettre la maison en ordre. Heureusement, on a trouvé un ardoisier tout de suite.

Pendant ce temps, Papa et Ferdinand couraient partout à la recherche des bêtes dispersées dans tous les coins. Ils étaient parvenus à les rassembler dans la prairie quand des allemands passant par là ont coupé les fils, et les vaches sont allées se goinfrer de trèfle. Elles se sont mises à gonfler, atteintes de tympanisme spumeux (16). Tous à la rescousse. Ferdinand se souvient qu’il fallait mélanger de la bouse à des torches de paille, l’enfoncer dans leur gueule, puis leur masser la panse pour faire remonter les gaz tandis qu’elles mâchent, pour empêcher la météorisation. « On avait de la merde jusque dans les cheveux ! »

Adolphe Piret a enterré une trentaine d’obus dans la prairie le long de la route qui va vers Lillois. Il a aussi traîné les trois chevaux crevés dans l’énorme cratère de la bombe : bien qu’ils soient gonflés, on aurait dit trois mouches au fond d’un bol ! Chez Paesmans, une bombe est tombée dans une haie sans exploser. Elle y est toujours, bien qu’on ne puisse plus la repérer. Ferdinand, treize ans, travaille aux champs comme un grand. On plante les betteraves. Et puis l’été arrive. Ferdinand a encore tout « pik’té» (17) comme un grand, en se faisant, bien sûr, enguirlander pour les « skites d’agaces » (18).

Et on reprend pied peu à peu. On était jeunes ! …

Notes :

  1. Les Tamigneaux : le récit met en scène les frères et sœurs Tamigneaux, à savoir Firmin, entrepreneur à Nivelles, et sa fille Mariette ; Maria, épouse d’Edgard Hanne, qui tenaient un commerce de quincaillerie à Nivelles ; Julia Tamigneaux, épouse d’Adolphe Piret, de la ferme de Dinant à Baulers ; Laure, épouse de Joseph Tamigniaux, fermiers à Boussu, au « Beau château ».
  2. « A pagna volant » : en pans de chemise, sans pantalon. Les chemises de l’époque avaient un pan de chemise plus long à l’arrière.
  3. « Nous », c’est-à-dire « les filles Piret », filles d’Adolphe Piret et Julia Tamigneaux. A savoir : Colette, l’aînée, encore célibataire ; Paule, épouse de Joseph Thomas, vivant à la ferme de Bon Air, il en sera peu question dans ce récit ; Marie-Madeleine, sur le point d’épouser Adelson Janquart au mois d’août 1940 ; Odile, qui épousera Paul Meurs après la guerre ; Célina, épouse de Joseph Plasman, habitant Lillois, maman de Michelle, née en mars ; Marie-Louise, qui épousera François Meurs en 1943. Les trois garçons, Alfred et Pierre qui prendront le chemin de l’exil, et Ferdinand, le plus jeune.
  4. Ce petit chemin de terre démarre à gauche, juste après la prairie, avant la descente vers le chemin de fer, quand on prend la chaussée de Bruxelles en direction de Lillois.
  5. Jules Paesmans senior habitait dans le chemin de Dinant, à environ 200 mètres de la ferme de Dinant. Jules Paesmans junior épousera l’aînée des filles Piret, Colette.
  6. La ferme de Bon Air ou ferme Thomas. Les deux frères Jean et Joseph Thomas avaient repris la ferme ensemble. Joseph a épousé Paule Piret de la ferme de Dinant toute proche.
  7. Marchand de grains et d’engrais. En face, la ferme Charlier.
  8. A côté de ce qui deviendra plus tard le garage de la voiture.
  9. Ce bâtiment a disparu depuis des années ; la ferme de Dinant a été barrière d’octroi, et les charretiers y trouvaient un endroit pour abriter les chars et les chevaux, eux-mêmes dormaient sur un plancher suspendu. Le jardin se trouvait des deux côtés du bâtiment. Il a changé de place, passant de l’autre côté de la route, à l’emplacement du tilleul, à droite à l’entrée du chemin de Bon Air.
  10. Michelle Plasman est née le 24 mars 1940.
  11. Afilèt : mot wallon qui désigne la longue corde attachée au cheval de volée ou de devant, avec laquelle le conducteur donne des signaux pour guider le cheval et l’attelage.
  12. Moraille : tenaille utilisée par le maréchal-ferrant pour pincer les naseaux d’un cheval rétif.
  13. « Mon Idée » et « Le Long Jour » : lieux-dits dans le Bois de la Houssière.
  14. « Djè n’ai jamé doûrmi avè austant d’coumères ! » « Je n’ai jamais dormi avec autant de femmes ! »
  15. Le boulevard de la Batterie, près de l’hôpital.
  16. Tympanisme spumeux : gonflement de l’abdomen lorsque les intestins sont distendus par les gaz, avec manifestation d’écume à la gueule. Météorisme, désigne le même phénomène.
  17. Pik’ter : faucher le grain avec une faux courte qu’on appelle aussi « sape ».
  18. « (è)skite d’agace », littéralement « chite de pie », désigne un endroit où la faux n’est pas passée, d’où un reliquat, ou un mauvais recoupement dans le travail de la terre.
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