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Index des articles > Piret-Magazine n°4 > Tante Odile du Chili

Tante Odile du Chili
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Tante Odile Tamigneaux

Les portes du Chili…

Sœur Anne-Marie du Sacré-Cœur, petite sœur des pauvres.

 

Prologue, mars 1990

Quand j’étais enfant, il arrivait de temps en temps à la maison d’Obaix, via Bonne Maman de Baulers, une lettre du Chili. Et maman me parlait, un tout petit peu seulement, parce qu’elle ne l’avait jamais connue, de sa marraine partie au Chili, comme « Petite Sœur des Pauvres ».

En attendant, moi, je m’étais mis à rêver du Chili. Quand je suis allé faire mes études à Rome, je me suis tout de suite lié d’amitié avec les confrères espagnols et surtout sud-américains : c’était une façon de me rapprocher du Chili. J’ai appris l’espagnol parce qu’on ne sait jamais… sans trop y croire vraiment. Je fredonnais « El condor pasa », j’écoutais les chansons de Violetta Parra, du groupe « Quilapayun », et je jouais à la guitare celles de Victor Jara, pendant la dictature de Pinochet.

Or, voilà qu’au mois de janvier 1990, le directeur de l’école Don Bosco de Verviers me téléphone parce qu’il avait besoin de quelqu’un pour accompagner un groupe d’élèves (1) au Chili, tous frais payés, et il avait pensé à moi… Je n’en revenais pas ! Tout à coup, un vieux rêve était à ma portée. Cela faisait même un peu peur, car, enfin, un rêve confronté à la réalité est un rêve qui commence à se défaire. Après des années, je risquais de ne plus rien trouver de la tante du Chili.

Je suis allé chercher dans les quelques lettres que maman conserve encore, et j’y ai trouvé une adresse. J’ai tenté ma chance. J’ai écrit au couvent de Santiago en me disant que, après plus de 25 ans, ce serait un coup de chance. J’ai attendu cinq à six semaines, ou même plus, sans rien voir venir… Or, voilà que je reçois une réponse le matin même de mon départ en avion ! C’était comme un signe.
Débarqué à Santiago du Chili vers midi, après 22 heures de voyage, le groupe voulait se reposer jusqu’à la soirée. J’avais six heures devant moi. J’ai profité de ce temps pour prendre un taxi « collectif » afin de me rendre à la « Calle Carmen ». Le système est curieux : ces taxis font toujours les mêmes trajets et ils ramassent des gens tout le long de la route, n’importe où, pourvu qu’il y ait de la place. Nous étions entassés à sept dans la vieille limousine américaine décapotable. Il ne fallait pas claquer la portière trop violemment, sinon elle risquait de tomber… C’est, au fond, un bus miniature, et ça ne coûte pas plus cher ! Je me suis informé auprès du chauffeur afin de savoir où descendre, vers où me diriger. Et là, ce fut une compétition d’amabilité : tout le monde voulait m’aider. Il y avait même un passager complètement déçu que je parle espagnol, tellement il aurait voulu m’aider en anglais… langue que, hélas, je lis, mais ne parle pas ! Bref, je n’ai eu aucune difficulté à arriver bien plus tôt que prévu et sans encombre à destination. Je demandais mon chemin par plaisir… et pour faire plaisir à ceux qui voulaient m’aider ! Eh oui !

J’ai été fort bien reçu au couvent où notre tante et grand-tante a passé plus d’une vingtaine d’années de sa vie. Une petite sœur qui l’avait connue a voulu tout me montrer, bien que tout ait changé depuis 25 ans : les chambres, les salles de séjour, les vieillards, les bonnes vieilles. J’ai recueilli quelques bribes pour enrichir ce que je savais.

 

Sœur Anne-Marie du Sacré-Cœur

Odile Maria Firmine Ghislaine Tamigneaux est née à Nivelles le 25 septembre 1889, fille de Ferdinand, alors âgé de 44 ans, « maçon entrepreneur » et d’Elisa (Célina) Mosselman, âgée de 40 ans, « cabaretière ».


Odile Tamigneaux à gauche et sa sœur Laure
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Elle était la petite dernière et sans doute la gâtée. Elle n’avait que huit ans lorsque sa maman est décédée. Restée à la maison quand toutes les frères et sœurs se sont mariés, elle s’est occupée de son papa, veuf depuis 1897. Les enfants Ballieu, qui ont toujours affectionné les surnoms (2), l’appelaient affectueusement « tante Crocodile ». Ghislaine dit qu’elle était enjouée et agréable. Elle se souvient d’une promenade depuis Nivelles, faubourg de Soignies, jusqu’à la « Petite Cense » au Bois du Saint Sépulchre (3) ; elles s’étaient assises ensemble sur l’herbe du talus, et la Tante Odile avait déclaré : « N’oublie pas que chaque pas nous rapproche de l’éternité. » Adolphe Piret disait qu’elle était la plus joyeuse de toutes, regrettant qu’ensuite elle soit devenue « vraiment béguine », avec cette piété volontiers sentencieuse, à la mode du temps…

C’est elle qui a dessiné les grands iris qui se trouvaient à la ferme de Baulers, dans « le salon au plancher », et qui se trouvent actuellement chez l’oncle Fred.

Dans les premiers mois de 1919, elle décide de devenir religieuse chez les Petites sœurs des pauvres, congrégation fondée par une bretonne, Jeanne Jugan, pour s’occuper des personnes âgées sans ressources. Elle entre comme « postulante » (4) à la maison de Bruxelles, rue Haute, peut-être au lendemain du baptême de sa filleule Marie-Louise, née le 9 mars 1919 … Elle n’y reste que quelques mois, car le 9 septembre 1919, elle rejoint le « noviciat » à Anvers. Elle y reçoit son nom de religion, Sœur Anne Marie du Sacré-Cœur, et y complète son « postulat » avant de prendre l’habit de religieuse et débuter le noviciat proprement dit. Ce temps d’initiation et de formation a duré sans doute 12 mois et s’est terminé par la cérémonie des vœux temporaires, qu’elle a prononcés le 8 décembre 1921. Ses sœurs Julia et Lydie étaient présentes à la cérémonie, ainsi que Colette Piret, qui avait 8 ans, et Ghislaine Ballieu, âgée de 9 ans.

Après sa profession, elle a été envoyée à Cherbourg, en France ; et en mai 1923, elle est partie pour Bogota, en Colombie, où elle aidait pour la quête. La plupart des sœurs sont envoyées en mission (5). Maman a conservé une toute petite photo de l’asile des vieillards de Bogota.


Le couvent de Bogota
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En septembre 1927, elle est revenue en Belgique, à Malines, où elle était responsable des Dames valides puis de l’accueil. Albert Ballieu se souvient d’y être allé en visite (6). De là, elle est allée faire son « Grand Juniorat » à la maison mère de la congrégation, dite « La Tour Saint Joseph », à Saint-Pern, en Bretagne, non loin de Rennes. C’est là qu’elle a fait ses vœux « perpétuels » le 15 octobre 1928.

Aussitôt après ses vœux définitifs, Sœur Anne Marie est repartie pour l’Amérique Latine, et n’est plus jamais rentrée en Europe. Elle ira d’abord en Colombie, à Medellin, pour s’occuper des vieillards. La maison est située dans le quartier d’Antioquia, qui est un des plus pauvres et actuellement un des plus « chauds » de cette capitale de la drogue.

Au mois de juin de 1933, elle est envoyée au Chili, à la maison de Concepciòn, à 800 km au sud de la capitale Santiago. Cette ville se situe dans une zone tempérée est plus ou moins équivalent à celui de la Belgique. En février 1936, elle se trouve à La Plata, en Argentine. En septembre 1940, elle est envoyée à Santiago du Chili, dans la maison « du Saint Rosaire ». Elle y restera 26 ans, jusqu’à sa mort le 13 novembre 1966.


Le couvent de Santiago, en mars 1990
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Toute sa vie, elle a été « quêteuse en nature » : elle allait chez les gens y chercher des légumes, de la farine, des œufs, etc., tout ce qui devait servir à nourrir les vieillards recueillis à l’asile. Mais elle ne quêtait pas d’argent. Par cette charge, elle avait beaucoup de contacts avec les gens des quartiers alentours, pour qui sa visite était un plaisir et un réconfort.

Elle partait avec une charrette tirée par un cheval, et elle en parle dans une lettre : « Nous n’avons plus notre beau cheval noir que j’aimais à brosser, à étriller, à laver. Figurez-vous que le rhumatisme articulaire lui avait déformé le pied au point qu’il marchait sur la pointe du sabot, cela faisait quelque chose de voir la pauvre bête » (1950). Avec cette charrette, elle se rendait aussi à la gare où arrivaient les vivres quêtées par d’autres sœurs dans les villages et les campagnes où elles sollicitaient les paysans : « Nos Petites Sœurs font aussi leurs tournées de campagne. Par deux fois elles en ont ramené un petit veau ; une autre fois 5 petits cochons et bien d’autres choses qui sont bien venues à la cuisine » (1956).

Bien qu’éloignée, ou peut-être à cause de cet éloignement, on la sent très sensible à la famille et avide de recevoir des nouvelles. Elle remercie Albert, plus fidèle à lui écrire que Lydie (sa sœur, maman d’Albert)… Elle fait régulièrement le compte de ses neveux et petits-neveux : « Et tout d’abord, merci pour les différentes photos. J’ai eu beau compter les petites têtes de gauche à droite, c’est comme pour les boulets que N. Dame de Hal tient à ses pieds. Ce fut peine perdue. Cependant, le recensement général de la petite famille me donne 64 petits-neveux et nièces et 2 arrière-petites-nièces. Le compte est-il exact ? » (1956).

Elle prend part aux événements familiaux et s’en fait écho : « Le plaisir que m’a occasionné la lettre de Colette était tempéré par les nouvelles qui m’étaient données de vos chutes à tous deux » (1933). Elle fait allusion à un accident survenu sur la route, une voiture ayant dérapé était venue renverser leur charrette et le cheval…

« J’ai su la vente de la « Petite Cense » en mai dernier (3). J’avais espéré que l’un des nôtres en devienne propriétaire. C’est un héritage et un souvenir de famille qui nous échappe et qu’y faire ? » (1955).

« Dernièrement, Lydie a eu la gentillesse de nous envoyer quelques photos prises à l’occasion du baptême du petit Jacques. Je ne doute pas qu’elle vous les ait envoyées à vous aussi, mais vous nous en ferez autant. J’ai grand désir de connaître votre petit monde. Marie-Thérèse, l’aînée de Paule, doit être une grande jeune fille » (1955)

Elle évoque quelques réminiscences, mais elle est partie trop tôt pour avoir une abondance de souvenirs : « Les petites lettres de Marie-Louise et de Colette m’ont fait grand plaisir aussi. Je crois bien que je me souviens du petit poupon duquel j’ai répondu au jour du baptême. Je suis bien aise de son souvenir… De Colette, j’ai un peu plus de souvenirs dont quelques uns méritent de passer à la postérité, mais je crains que de les confier au papier, ils ne perdent de leur valeur. Les beaux souliers vernis avaient eu pour cause les noces de tante Laure, ce sont les seuls vécus par moi… » (1950). « Pour moi, je n’ai pas oublié certaine après-midi obscure d’hiver, et certaine petite nièce apportant l’ardoise et la touche pour que je lui écrive l’adresse des Petites Sœurs pour savoir où elle pourrait venir me retrouver quand le moment serait venu. Mais je comprends que l’écriture de l’ardoise s’est effacée depuis longtemps. » (1933)

Dans ce dernier passage apparaît une de ses préoccupations récurrentes : le désir de voir des vocations parmi les petits-neveux et nièces : « Quelle belle couronne et là dedans combien de futures vocations ? … » (1956). À vrai dire, c’est surtout à une vocation féminine qu’elle pense, et son anxiété augmente avec les années d’avoir une « remplaçante » : « Et parmi la jeunesse féminine y a-t-il espoir que quelque Petite Sœur des Pauvres ? Voilà qui serait une bonne nouvelle pour moi. » (1955). « N’y aurait-il pas là-bas quelque petite « Anne-Marie » qui aurait le désir de soigner les bons vieillards, car je commence à vieillir et je serais (elle oublie un mot, sans doute « heureuse ») que quelqu’un ou quelqu’une de là-bas se prépare pour venir me remplacer. » (1959).

On parle évidemment d’agriculture : « La semence de la vocation ne pourrait-elle aller de pair avec la science de faire pousser les choux et les carottes et d’élever des poussins. Ici, la Petite sœur chargée du jardinage a bien à faire avec tous ses vieillards-jardiniers, pour leur faire faire l’ouvrage comme il se doit car ils ne connaissent guère ou pour mieux dire ils ne connaissent (pas) ce que c’est que retourner la terre et la fumer. Ils sèment et plantent sur une terre inculte ; les mauvaises herbes arrachées et séchées sur place servent d’engrais. Vous voyez qu’un brin de connaissance sur ce point n’est pas de trop et peut-être bien utile à l’occasion. (1933).

Ce sujet reflète bien évidemment les préoccupations et les curiosités des correspondants de la ferme de Dinant à Baulers : « Vous nous dites que la saison a été peu favorable pour les récoltes… » (1956). « Avez-vous eu de bonnes récoltes cette année ? De ce côté, le Chili n’a pas été bien favorisé l’été dernier… » (1955). « Ici au Chili, le blé en herbe s’est vu compromis par le fait de la sécheresse, mais grâce à Dieu, de bonnes pluies à intervalle sont venues redresser la situation dans la campagne. Pour le peu que je puisse comprendre les travaux de culture, il semble qu’ils sont bien différents de chez nous… Je ne connais pas qu’il y ait ici des propriétés d’exploitation agricole de 25, 30, 40 hectares ; (en surcharge : ) sinon sur de vastes étendues ; en plus, l’élevage du bétail se fait en plein air et sur grande échelle ; l’engrais des terres se fait donc avec des produits minéraux ou chimiques. Avis et renseignements donnés en toute conscience à l’amateur. » (1950).

La tante parle de tremblements de terre, en 1960, mais l’épicentre était situé à 900 km au sud, et il n’y a pas de dégâts (7).

Dans les dernières années de sa vie, atteinte d’une maladie de cœur, Sœur Anne-Marie a du réduire ses activités. Il faut dire que la vie là-bas était rude et sans confort. La maison n’avait pas de chauffage, pas de fenêtres aux baies, et si le climat est généralement doux, - il y a des palmiers dans le jardin ! -, les nuits peuvent être très fraîches et brumeuses, à cause de la Cordillère des Andes toute proche d’un côté, et de l’Océan de l’autre, et il neige parfois.

À partir de ce moment, elle a pris soin de la literie, de la lingerie, rendant aussi des services à la cuisine ; puis, elle a été réduite à l’inactivité : son « emploi » est devenu la prière et les petits services rendus avec complaisance à ses compagnes d’infirmerie. Mais ce qu’elle aimait par dessus tout, c’était de faire chanter et faire rire les vieillards. C’est la première chose que me disent ceux que j’ai rencontrés : elle était joviale et faisait le pitre. Ainsi, elle chantait une chansons en mettant les doigts dans les trous du nez, en nasillant. Elle chantait aussi une chanson dont les sœurs françaises ne comprenaient pas les paroles : on peut parier que c’était du wallon ! Par contre, elle n’a jamais pu parler l’espagnol correctement : elle l’a baragouiné toute sa vie… et elle en remettait peut-être parce que cela faisait rire. Bref, elle avait son petit succès.

En dépit du corset un peu rigide des formules de politesse et de piété qui étaient de mise, on voit poindre cet humour dans certaines lettres. Ainsi, à propos de l’accident d’Adolphe Piret et de Julia, elle ajoute débonnaire : « Il est grandement à désirer que vous ne recommenciez pas » (1933). Ou lorsqu’elle a à se faire pardonner d’avoir tardé à répondre : « J’ai su qu’au début de l’année vous avez été tous deux bien fatigués et j’ai grand désir d’avoir de vos nouvelles. J’aurais dû à vrai dire vous l’exprimer plus promptement et bien mérité serait le nom de tante « tortue » (1959). Il y a encore la manière dont elle fait comprendre que les règles de la pauvreté lui interdisent d’envoyer une photo, mais où elle satisfait quand même un désir : « Marie-Louise est désireuse, à ce qu’il paraît, d’avoir mon portrait et voici : un peu vieillotte pour mon âge, plutôt ridée, marchant clopin-clopant par moments, portant lunettes, édentée, etc., mais on se maintient. » (1956).

Sur la fin de sa vie, elle oubliait un peu son français, et elle transposait telles quelles des expressions espagnoles, voire utilisait des mots en castillan.

Une nuit de brume, le 13 novembre 1966, elle est partie sans bruit pour la maison du Père. Sa tombe était toujours là en mars 1990, lorsque j’ai fait ma visite, au grand étonnement des sœurs, car le cimetière est petit et, habituellement, on n’attend pas 20 ans avant de mettre une autre à la place. Malgré tout, cela faisait quelque chose de voir cette trace, si peu de chose, mais bien réelle, comme conclusion à un rêve.


Le cimetière du couvent de Santiago
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La tombe de Sœur Anne-Marie du Sacré-Cœur
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Mais je n’en avais pas tout à fait fini avec la tante du Chili : elle allait passer le relais …

 

Epilogue : les petits marchands de glaçons…

… Quand je me suis retrouvé seul dans la rue Carmen, j’ai pris le bus. Un Ford de 1939, une pièce de collection ! Le bus filait à toute allure en direction du « Puente Alto ». Il y avait au milieu du pare-brise un grand Sacré-Coeur en décalcomanie, entouré de bougies. Cela me faisait un peu sourire, car je ne pouvais que le rapporter à Sœur Anne-Marie du Sacré-Cœur.

Le bus ralentit. Tout-à-coup, une frimousse brune s’interpose devant l’image saint-sulpicienne doucereuse : un gamin avait sauté dans le bus, un peu avant l’arrêt ! Il y a de la détermination sur ses traits, et une sorte de maturité qui n’est pas de son âge. Il tient sous le bras une caisse de carton d’où il tire une glace sur un bois en criant « tchamoniiii ! » Un coup d’œil pour voir si quelqu’un réagit, et il redescend souplement. Le bus démarre déjà. Mu par une impulsion subite, je bondis de mon siège et saute dans la rue.

Sur le trottoir, une dizaine de gamins et d’adolescents agrippent comme lui une caisse de carton avec un numéro inscrit au bic. Celle de Juan-Manuel porte le n° 27. Ils vendent des « Chamonix » : des glaçons de limonade, trois couleurs, dont la tête a été trempée dans du chocolat. Ce n’est pas très dans mes goûts, mais j’en prends un quand même pour amorcer la conversation.

Le carrefour est une immense étoile où aboutissent 7 grandes avenues où les voitures roulent à quatre de front. Les bus se succèdent toutes les quinze secondes et roulent portes ouvertes. Les gamins se placent un peu avant l’arrêt du bus, sautent dedans avant qu’il ne s’arrête, et proposent leur marchandise. Si un client achète, ils font une étape et reprennent un bus en sens inverse. Sinon, ils sautent en bas dès que le bus redémarre. Les chauffeurs, sympathiques, sont complices et laissent faire.

Carlos est un petit hérisson avec ses cheveux pleins d’épis en bataille. Il retrousse un nez taché de son et découvre un sourire tout en dents fines. « El Cogolito » a un visage d’indio avec des mèches acajou dans ses cheveux noirs et une grande bouche rouge faite pour un sourire très rond. Sous les cheveux de jais de Pablo, des yeux sombres et démesurés vous mangent. Juan-Manuel rectifie rapidement ses ondulations pour faire face à mon objectif. Peu farouches, ils s’approchent et nous faisons connaissance. Ils sont tout heureux d’être pris en photo…

- Dans quel pays tu nous emmènes ?


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Ils me montrent le grand bar aux murs peints en rouge sang, avec son immense inscription « Coca Cola ». Le patron les approvisionne et sur les trente pesos que coûte le glaçon, ils en gagnent seize. Dès l’âge de treize/quatorze ans, parfois douze, ils doivent abandonner l’école : il faut gagner sa vie. Ils viennent chaque jour de leur « poblaciòn », leur petit village au pied de la Cordillère.

Avec les trente pesos que je lui ai donnés pour le glaçon, Tonin court chez le marchand qui a installé sa boutique ambulante sur le terre-plein qui sépare deux voies du boulevard. Il s’achète des « sopaipillas » (8), des beignets plats de farine de blé passés à la friture. Il les arrose généreusement de moutarde et de cet « aji » que l’on retrouve partout, une sauce faite de piments rouges broyés, très piquante. Il puise avec une grande cuiller au manche tout « emberné » et s’en met autant sur les doigts. Il s’en maquille les joues et malgré une langue étonnamment mobile, il ne peut balayer jusque là… Mis en appétit, j’essaye ces savoureuses galettes. Ils observent avec une malice teintée de sympathie ma réaction quand je goûte au feu de l’aji.

Après cela, ils me donnent des conseils : « Si tu veux une femme, tu vas par là. Mais de ce côté-là, il ne faut pas aller : on t’égorge ! » Ils font le geste du couteau en travers de la pomme d’Adam. La vie, pour eux, c’est du pratique, des divisions simples. Le rêve, c’est la nourriture, le sexe, l’argent, c’est du concret. Ce n’est pas pour autant facile !

Ils me font faire un tour du quartier. Spontanément, ils se font mes gardes du corps, veillant sur mon appareil photo qui ne passe pas inaperçu avec son zoom. Si j’avais une journée à moi, je les prendrais pour guide, mais notre temps est, hélas, entièrement programmé. Après Sœur Anne-Marie, et grâce à la visite que je lui ai rendue, ces visages-là ont été le « Sésame » qui m’a ouvert bien grand les portes du Chili.

Jean-François Meurs

 

  1. Ces étudiants en dessin d’architecture avaient conçu et dessiné les plans d’une maison d’accueil pour marins à Concepciòn, et voulaient aller présenter ces plans aux autorités chiliennes pour obtenir leur soutien afin que le rêve d’un missionnaire verviétois se réalise. Ils allaient aussi faire des travaux de rénovation dans un petit village de pêcheurs retiré, fait de maisons en bois, très pauvre.
  2. Marie était « Mabalou », Ghislaine, « Ghislala », et Joséphine « Titite »…
  3. La Petite Cense, située tout près du Bois-du-Sépulchre avait été achetée par Remy Tamigneaux, vraisemblablement en décembre 1835. À sa mort, en 1862, la ferme fut revendue, mais ses enfants ont tout fait pour racheter cette ferme où ils sont vécu, restés frère et sœurs célibataires. Elle a été ensuite reprise par Remy Tamigneaux, frère d’Odile, Julia, etc.
  4. Les candidats à la vie religieuse font d’abord un « postulat » pendant lequel ils « regardent » vivre la communauté. S’ils décident d’entrer dans la congrégation, ils font un « noviciat », temps d’initiation à la spiritualité propre à l’ordre religieux et à la vie communautaire, qui dure entre un et deux ans. Après quoi, ils font des vœux (promesses) « temporaires », deux fois trois ans ; puis ils prononcent leurs vœux définitifs, dits « perpétuels ».
  5. Je ne crois pas me tromper en disant qu’un des principes de cette congrégation est que les religieuses ne restent pas dans leur pays. On peut trouver des renseignements sur l’Internet, en tapant « Jeanne Jugan », ou « La Tour Saint Joseph », etc.
  6. Albert m’écrit : « J’ai encore la visite intéressée d’une sœur l’ayant connue à Malines et je garde aussi le souvenir d’y avoir rencontré notre Tante, avant ou après un séjour à Bruxelles rue Haute. Pour mémoire, ces religieuses venaient en son temps à la chaussée (de Louvain) avec une charrette à cheval, maintenant en voiture ! »
  7. Ce ne sera pas la même chose en 1969 : le bâtiment de l’hospice sera fort abîmé ; on l’a alors entièrement entouré d’un large couloir qui le ceinture complètement et sert de « paseo », et qui a complètement changé la physionomie actuelle de la construction. On ne peut plus guère se faire une idée de l’ancien couvent tel que l’a connu la tante Odile.
  8. Je ne trouve pas « sopaipilla » dans le dictionnaire espagnol, mais on voit bien que c’est une forme diminutive de « sopaipa », beignet.
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